Biographie


 

CHAPITRE 10

LES PUCES ET LA GUERRE DES BOUTONS

 

Le Golfe, ce n’est pas seulement une guerre, c’est aussi un banc d’essai; l’électronique et l’informatique jouent pour la première fois, dans cette guerre, leur crédibilité sur le champ de bataille. Jamais aucun conflit n’avait tant reposé sur leurs performances au sol comme dans le ciel.

Un rôle déterminant qui va bien au-delà des missiles téléguidés, des avions furtifs, des systèmes de brouillage et autres stupéfiants gadgets dont les militaires soulignent chaque jour les exploits. Les puces constituent désormais le système nerveux des armées.

L’expédition des alliés pour la reconquête du Koweït aurait-elle été possible sans la multitude d’ordinateurs qui coordonnent chaque jour des milliers de sorties aériennes, interprètent les données fournies par les satellites et les radars, contrôlent les réseaux de télécommunication et gèrent les stocks de vivres et de matériel ?! Pas sûr, surtout lorsqu’il s’agit d’une coalition de soldats de pays différents, n’utilisant pas les mêmes équipements et ne parlant pas la même langue...

Qui sont ces "puces"?
Les "sentinelles
Les satellites espions, les KH (Key Holes, trous de serrure), équipés de puissants téléobjectifs, ont des yeux redoutables. Les trois KH 11, mis en service depuis 1976 orbitent entre 160 et 650 kilomètres d’altitude et distinguent au sol des détails inférieurs au mètre. Les KH 12, eux, discernent des objets de 20 cm et voient la nuit grâce à des capteurs infrarouges qui détectent, notamment, la chaleur des moteurs, des véhicules, des navires ou des avions.

Quant au satellite Lacrosse, lancé en décembre 1988, il est doué, lui, de vision en profondeur: ses rayons "éclairent" les sous sols jusqu’à un mètre sous la surface terrestre pour repérer, par exemple, des installations enterrées. D’autres, les satellites de télécommunications militaires SDS, TDRS, et les satellites Signit, sont les "oreilles" de l’espace. Tout ce réseau de satellites relaient les images et les informations vers le centre du renseignement spatial US, à Onisuka AFB, Californie, où on remarque sur la route 101 qui mène à Sunnyvale, quatre énormes antennes paraboliques collectant les données de ces satellites en orbite, basés au-dessus du golfe persique ou plus loin...

Dans le "cube bleu", c’est ainsi que le Pentagone surnomme le bâtiment principal de cette base, sorte de bunker aveugle de six étages de couleur bleu pâle sans fenêtres, une vingtaine de techniciens du département du décodage travaillent jour et nuit. Ils analysent les tirages de l’imagerie radar, ils traitent les informations, ils interprètent les nouvelles positions de l’ennemi.

Dans quelques minutes, les épreuves définitives seront transmises au bureau du directeur de la NSA (National Security Agency) et du patron de la C.I.A. à Langley en Virginie: identification et localisation des rampes mobiles de missiles, inventaire des chasseurs-bombardiers Mirage F1 EQ et MIG-29 en zones de dispersion ou sous abris, emplacement des défenses sol-air dans les zones dites stratégiques (usines chimiques, centres de recherche nucléaire, usines d’armement, centre de télécommunications...).

D’autres satellites ont été mobilisés aussi pour préparer la foudroyante offensive contre l’Irak, car, en fin de compte, sans eux, "Desert Storm" aurait pu prendre un penchant tout à fait différent...

Un peu plus en bas, les avions-espions du bon vieux temps, Lockheed SR-71, U2 et RC-135 tissent à une altitude de 21000 mètres une redoutable toile d’araignée électronique tout autour du champ des opérations.

Autre dispositif essentiel: les Awacs, ces fameux avions radars équivalent à des tours de contrôle volantes. Il s’agit, en fait, de Boeing 707 bourrés d’informatique, qui, comme les Grumman E8JStars, sont chargés de surveiller les mouvements de troupes, d’avions et de navires, de coordonner les attaques aériennes, d’organiser le brouillage des radars ennemis et de détecter les départs de missiles. Ravitaillables en vol, ils embarquent une dizaine de techniciens pour les missions qui peuvent durer jusqu’à vingt heures d’affilée.

Les "Brouilleurs"
Pour aveugler les systèmes d’armes et empêcher les communications de l’armée adverse, les Américains utilisent massivement le brouillage "de barrage" au commencement de l’attaque: des émetteurs puissants installés à bord de navires ou d’AWACS, saturent la plupart des gammes d’ondes.

Un brouillage plus spécifique est assuré par des appareils de contre-mesures, embarqués sur les avions de guerre électronique comme le EA 6B Prowler de la Navy ou le EF 111 "Raven" de l’Air Force, chargés de désorienter les radars adverses. La plupart des chasseurs et des bombardiers sont, par ailleurs, équipés d’alarmes qui avertissent le pilote lorsqu’il est pointé par un laser ou repéré par un radar. Dans ce dernier cas, il s’empresse de lâcher des leurres, généralement des paillettes métalliques, qui imitent la signature de l’avion.

Les "Dégageurs"
La plupart des attaques aériennes sont précédées par une opération de neutralisation des radars au sol et des systèmes de guidage des batteries de missiles sol-air. C’est la principale mission des chasseurs spécialisés comme, par exemple, le Phantom F 4G Wild Weasel (Fouine sauvage) ou le F 15 E (E, pour électronique), envoyés en éclaireurs avant chaque raid de bombardement pour "dégager le terrain électromagnétique". Ces appareils de haute technologie sont équipés de brouilleurs ultraperfectionnés, qui perturbent les transmissions adverses ou les installations d’alerte.
Ils disposent surtout de missiles antiradar, comme les AGM (HARM), ALARM ou les Strike, qui se guident automatiquement en remontant sur le faisceau émis par les antennes ennemies, qu’ils font exploser!

Quelles sont les limites de ces technologies? Jusqu’à quel point peuvent-elles transformer l’industrie de la mort?

Les systèmes d’armes dits "intelligents" se révèlent souvent à double tranchant: ils améliorent l’efficacité de la troupe, mais la rendent aussi plus fragile, elle est à la merci de la moindre défaillance humaine ou matérielle. Qu’on se souvienne des 37 marins du destroyer américain "Stark", tués en mai 1987 par un missile Excocet tiré "accidentellement" par un avion irakien lors de la dernière guerre Irak-Iran: les dispositifs d’alerte du navire avaient été débranchés par les officiers de veille, à la suite de très nombreuses fausses alarmes. La même erreur provoqua la perte du croiseur britannique "Sheffield", touché par un Exocet argentin pendant le conflit des Malouines: les radars étaient cette fois coupés, parce qu’ils gênaient une com-munication par satellite en cours avec Londres. On ne peut pas oublier les 290 passagers de l’Airbus d’Iran Air, abattu en juillet 1988 par le croiseur américain "Vincennes", qui était doté du système de défense informatisé Aegis, considéré comme le plus performant du monde. Mais ces ordinateurs ont confondu l’avion de ligne avec un chasseur F 14 iranien!

L’issue d’un conflit dépend de la capacité d’une armée non seulement à détruire les hommes et les matériels, mais aussi à court-circuiter les systèmes nerveux de l’ennemi. En juillet 90, un service du ministère de la Défense américain, le CSW (Center for Signal Warfare, centre de guerre des signaux) a lancé un appel d’offres aux laboratoires pour la mise au point de virus informatiques militaires. Objectif: infiltrer, perturber ou détruire les ordinateurs et les microprocesseurs qui commandent le fonctionnement des radars, des missiles et des centres de télécommunications. Une dizaine de réponses ont été reçues, notamment celle de la firme " Application Configured Computers ", New York, qui essaie depuis 1988 de vendre au gouvernement des logiciels programmés pour proliférer dans les circuits avant de les effacer consciencieusement sur réception d’une instruction particulière. Le Pentagone aurait déjà passé les premiers contrats...

La guerre électronique ne s’improvise donc pas. Tout doit être testé, éprouvé, garanti sans défauts. Contrairement aux apparences, le matériel ultra sophistiqué déployé dans le Golfe ne représente pas l’avant-garde de la high-tech militaire. Même si on les utilise pour la première fois à une telle échelle. "Tout ce que nous voyons aujourd’hui sur le terrain est connu depuis longtemps", révélait un ingénieur travaillant dans ce domaine; ainsi le fameux missile antimissile " Patriot " date, en fait, des années 70: conçu sous l’administration du président Gerald Ford pour intercepter de "simples" avions, il a été recyclé en 1988 (notamment par une modification du logiciel de tir) afin d’être adapté à la chasse aux fusées de type " Scud ". La mise au point des missiles de croisière et des systèmes de brouillage utilisés dans le Golfe remonte, elle aussi, à des lustres. Tout comme les bombes à guidage testées pour la première fois à la fin de la guerre du Vietnam!

Pour des raisons de fiabilité, les armées sont souvent condamnées à utiliser des techniques et des composants en retard d’une génération par rapport à l’électronique civile, car un magnétoscope a le droit de flancher mais pas le détecteur de radar chargé d’alerter le pilote lorsqu’un ennemi prend son avion en ligne de mire. Cela n’empêche pas les scientifiques des laboratoires militaires de poursuivre les rêves les plus futuristes.

Le grand projet de "guerre des étoiles" lancé par le président Ronald Reagan en 1983 relève de l’utopie: il s’agissait de construire un bouclier spatial constitué d’un réseau de satellites en orbite, capables de neutraliser au-dessus de l’atmosphère les missiles intercontinentaux tirés par l’Union Soviétique. Cette "Initiative de Défense Stratégique" (IDS) devait théoriquement affranchir les Américains de toute menace nucléaire. Les paramètres à prendre en compte sont si nombreux que la décision de tir ne pourrait pas être prise que par les ordinateurs, dont il serait impossible de tester toutes les capacités en dehors d’un conflit!

Bourrer les armes de puces électroniques ne suffit pas: il faut aussi des programmes pour les faire fonctionner. Quand on sait qu’un simple logiciel de traitement de texte tournant sur un micro ordinateur compte une trentaine de milliers de lignes d’instructions, on imagine le casse-tête des spécialistes chargés d’écrire le software des ordinateurs d’un avion Awacs, dont la complexité se mesure, elle, en dizaines de millions de lignes.

Personne n’est capable de comprendre ces systèmes gigantesques dans leur totalité: ils sont conçus par plusieurs équipes d’informaticiens travaillant chacune sur un morceau du programme avant que celui-ci ne soit assemblé et vérifié. D’où la hantise du "bug", l’infime erreur, le grain de sable qui se glisse au milieu des interminables listings de codes et peut gripper toute la machine. Chez les civils, les conséquences peuvent coûter très cher: en juillet 1990, le centre de contrôle des appels longue distance d’AT &T, le plus grand réseau téléphonique américain, s’est trouvé ainsi paralysé par une minuscule faute de frappe, privant de lignes téléphoniques des dizaines de millions d’abonnés pendant près d’une journée. Mais chez les militaires, la moindre bavure se paie en vies humaines, d’où les procédures draconiennes de vérification. Il a fallu par exemple, pendant plusieurs mois, passer au peigne fin le listing d’un programme destiné aux chasseurs F 16 pour y découvrir un "bug" qui aurait pu provoquer le retournement de l’avion sur le dos à chaque fois qu’il passait au-dessus de l’équateur!

Mais qu’on se rassure: l’automatisation de la guerre n’en est encore qu’à ses débuts, la plupart des systèmes d’armes peuvent encore être améliorés, mais malheureusement, il n’y va pas de même pour les hommes. Le soldat est de chair et d’os, il garde en effet les mêmes capacités physiques et mentales, pendant que le matériel, lui, évolue. Les performances des avions sont aujourd’hui déterminées parce que le corps d’un pilote peut encaisser lors des accélérations. La pression psychologique constitue un autre facteur limitant: d’un côté, l’électronique rend la bataille de plus en plus abstraite (comme dans les simulateurs), le conducteur de char voit sa cible non plus à l’œil nu, mais sur un écran, de l’autre, elle accélère la vitesse des combats, qui se déroulent de nuit comme de jour en devenant d’autant plus violents. Résultat: les soldats sont de plus en plus nombreux à craquer psychologiquement. Le maillon faible de la guerre restera encore et pour longtemps, l’Homo Sapiens.

LES SATELLITES UTILISÉS PAR LA "TEMPÊTE DU DÉSERT"

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