Biographie


 

CHAPITRE 11

LE MATCH DU SIÈCLE PATRIOT V/S SCUD

 

Premier joueur, le Scud, nom de baptême: SS-1, un très vieil engin. Ce n’est rien d’autre qu’un V2 légèrement amélioré par les Soviétiques, dont la conception remonte à la fin de la guerre, entre les années 1945 et 1952. Son combustible, c’est de l’U.D.M.H. et de l’acide nitrique, ajoutez à cela l’absence de système de guidage, juste deux réservoirs, un moteur, des gouvernes et, dans la tête, une charge explosive, voilà pour l’anatomie. Côté fonctionnement, c’est également rudimentaire; l’engin monte quasiment à la verticale, jusque vers 50-60 km. Il décrit ensuite un arc de parabole et plonge vers le sol à environ Mach 2,5. D’après les experts, l’engin est plus redoutable par ses effets mécaniques que par sa charge explosive. C’est un engin plus dissuasif qu’efficace, en raison de sa faible charge utile et, surtout, de son manque de précision.

Toute l’originalité réside dans sa simplicité de mise en oeuvre; il faut trois véhicules: un pour le transport, un camion-citerne et un camion météo. Le Scud fut longtemps la pièce maîtresse des Soviétiques et de leurs alliés pour l’attaque à moyenne portée. Et jusqu’à présent, cet engin démodé n’avait pas d’antidote, il n’y a jamais eu d’affrontements missile-antimissile ailleurs que sur les feuilles de papier ou sur les écrans des ordinateurs!

Face au premier joueur, un engin qui n’était pas prévu pour un tel match et dont l’histoire mérite bien d’être racontée. En 1961 Youri Gagarine fait un tour et demi autour de la terre, l’URSS triomphe dans l’espace et le Scud règne sur les champs de bataille. Les Etats Unis n’y croient pas et ne jurent que par leurs avions porteurs de bombes atomiques. L’ennemi c’est le MIG, pas le Scud, d’où le lancement d’un programme de missiles sol-air destinés à détruire le MIG en plein vol. Programme ambitieux, car, à l’époque, l’électronique et les radars n’avaient pas les performances qu’on leur connaît. Et c’est en 1963 que Raytheon, l’entreprise électronique spécialisée dans les radars, décrochait le contrat. Quatre ans d’études et, en 1967, c’est le feu vert pour le développement. Cela remonte à vingt-quatre ans, c’est la date de naissance du Patriot. A ce moment, le nom de code était "SAM D".

Février 1970: Premiers essais en vol, ils ne furent pas très concluants; le logiciel du radar n’était pas au point, on pensait abandonner. Fin 1970, c’est la naissance du microprocesseur, cela donne une idée de la limite de la technologie de l’époque. 1972, le programme "SAM" devient Patriot et, en 1983, commencent les essais grandeur nature. Il faudra attendre 1984, soit vingt ans après le début des études, pour voir les premières livraisons. Du côté test grandeur nature, ce n’est qu’à la mi-1986 qu’un Patriot a pu détruire en plein vol un missile américain Lance.

A cette période, les Américains étaient conscients à la fois de l’efficacité de ce missile et de ses limites; il vole vite, Mach 5 c’est vrai, mais il est long (5 mètres), lourd (1 tonne), et donc peu manoeuvrant. Autrement dit, il prend des virages beaucoup trop grands. Mais, son ennemi, ce n’est pas le SS-20, c’est le SS-1, le Scud. En effet, son radar et son calculateur sont juste suffisants pour intercepter un engin très haut dans le ciel qui vous fonce dessus; on peut ainsi prévoir sa trajectoire et tirer à sa rencontre de façon que le Patriot coupe la trajectoire du Scud et explose à proximité. Il le fait, et même très bien.

Score écrasant: le match Patriot-Scud est l’image même de la nouvelle guerre technologique où l’on met l’intelligence dans les engins. Quand on sait ce qui se passe alors dans la tête de l’engin, on ne peut être qu’admiratif. Dès qu’un Scud décolle, un satellite espion localise l’éclat de la tuyère et le transmet à un Awacs patrouillant au dessus du Golfe. De là, l’alerte est lancée à toutes les stations Patriot en transmettant les premières données sur sa trajectoire. Ces informations sont également acheminées à une station terrestre en Australie, qui les relaie, par un satellite situé au-dessus du Pacifique, aux Etats-Unis, à Atlanta, où d’énormes ordinateurs reconstituent la trajectoire du Scud. Le tout franchit l’Océan Atlantique à l’aide d’un autre satellite et arrive à la station Patriot. Tout cela, bien sûr, en quelques secondes. Le radar Patriot part à la recherche de sa proie, calcule la trajectoire de collision, programme les centrales inertielles placées dans la tête de l’engin, et c’est la mise à feu. Le Patriot a quelques secondes pour couper la route au Scud.

Heureusement que l’adversaire du Patriot n’était qu’un vieux Scud, car l’ennemi d’aujourd’hui, c’est le missile à tir tendu, c’est à dire celui qui arrive au ras des pâquerettes, comme les SS-20 ou l’Exocet français (un engin qui vole à la vitesse du son, en effleurant les vagues, et que l’on détecte à trente kilomètres seulement), d’où l’importance des radars, de la rapidité des calculs et de la manoeuvrabilité de l’engin. N’empêche, le Patriot a encore de beaux jours devant lui: 6000 exemplaires viennent d’être commandés, pour 10 milliards de US$.

En rendant visite au personnel de l’usine Martin Marietta de Denver appartenant à Raytheon fabriquant du Patriot, le président Bush a été accueilli avec un grand panneau sur lequel il a pu lire:

P roud
A merican
T aking
R esponsability
I n
O ur
T omorrow

Le Patriot est mort, vive l’après Patriot!

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