Biographie


 

CHAPITRE 7

LE LEURRE, ANCIENNE RUSE DE GUERRE,
VIEILLE COMME LE MONDE

 

Le renseignement est la clef de toute décision. Cela remonte à la nuit des temps. Le plus extraordinaire, c’est que la première bataille organisée dont on possède la trace, en 1482 avant J.C., se soit précisément déroulée dans ce Moyen-Orient lorsque l’armée égyptienne franchit la frontière sous la conduite de Thoutmes III, traverse Gaza, contourne la passe du mont Carmel et débouche devant Mageddo (au sud de Nazareth). L’ennemi qui occupait Mageddo fut surpris et anéanti... Une simple ruse leur avait donné la victoire.

Stratèges arabes et chinois n’allaient pas cesser de se perfectionner, l’adversaire devenant méfiant dans l’art du faux et du mensonge, les leurres sont déjà nés.

Au VIIIe siècle, le général chinois Zhang Xun, qui défendait la ville de Yongquiu contre des rebelles, fit confectionner mille mannequins de paille tous revêtus de noir, qui furent descendus à bout de cordes jusqu’aux pieds des remparts. Et tandis que les insurgés criblaient de flèches cette armée d’ombres, les troupes d’élite de Xhang Xun fondirent sur leur camp et le saccagèrent.

Au XIIIe siècle, les Orientaux peaufinèrent encore leurs stratagèmes. Le "Livre des Ruses", écrit deux siècles avant Machiavel, dont on dit aujourd’hui qu’il est l’ouvrage fétiche des stratèges irakiens, rassemble toutes les ruses connues à l’époque. Un véritable traité de guerre psychologique.

Il faut toutefois attendre le XXe siècle pour que l’intoxication fasse briller toutes ses facettes. Pour faire croire aux Britanniques que leurs îles sont menacées, Hitler masse une armée de chars en bois dans le Pas-de-Calais. Grâce à des reconnaissances aériennes, doublées de renseignements provenant de la Résistance française, les Anglais furent prévenus du subterfuge. Quelques jours plus tard (humour british oblige) la Royal Air Force balançait des bombes en bois sur le dispositif allemand. Le 28 avril 1943, sur la plage d’Huelva en Espagne, les allemands découvrirent à leur tour la dépouille d’un aviateur anglais; les documents saisis sur lui parlent d’une éventuelle invasion de la Grèce et de la Sardaigne, mais les allemands se méfient. Il faudra attendre l’action d’agents doubles français en Tunisie pour que la Wehrmacht tombe dans le panneau. Le 10 juillet 1943, les Alliés envahissent sans grandes difficultés leur véritable objectif, la Sicile.

Plus extraordinaire encore est le plan Fortitude, monté par les Britanniques, au printemps 1944, qui consiste à faire croire aux Allemands que le débarquement en Normandie n’est qu’un leurre, la Gestapo avait été durant plusieurs mois alimentée en faux documents et en radios fictives. Le grand état-major allemand croira jusqu’au bout à l’existence de deux armées fantômes (une mise en scène soignée avec des colonnes de camions militaires ne transportant que des objets de carton-pâte et des milliers de kilomètres de bâches): l’une, la lllème armée américaine, prétendument dirigée par le fameux général Patton, qui devait s’attaquer au nord de la France, et l’autre, la IVe armée britannique, concentrée en Ecosse pour un éventuel débarquement en Norvège.

Ces immenses parties de bluffs seraient-elles encore possibles aujourd’hui ? Quelles étaient ces possibilités dans la guerre du Golfe ? A croire les experts militaires, ces vieilles méthodes d’espionnage n’auraient plus cours du fait de la spectaculaire évolution des techniques et des gigantesques moyens déployés dans le Golfe, par suite, et toujours selon ces experts, le recours aux leurres était quasiment écarté. Rien n’est plus faux.

Dès le mois de septembre, les Etats-Unis avaient mobilisé pour le Golfe trois satellites KH-11, pour repérer avec une précision de l’ordre de 10 cm les sites stratégiques irakiens, qu’il s’agisse d’usines nucléaires ou chimiques, de bases aériennes, rampes de missiles fixes, de radars de surveillance générale de moyenne puissance, de réseaux de communication... Cette première mission de reconnaissance était bientôt doublée d’une inspection rapprochée d’un autre satellite, le KH-12, capable, grâce à sa caméra à infrarouge, d’opérer de nuit et de donner des renseignements plus détaillés sur les systèmes d’armement. Enfin, le satellite américain Lacrosse, lancé en décembre 1988 par la navette Atlantis, fouillait le sol jusqu’à 1 mètre de profondeur pour déceler abris souterrains et autres bunkers...

On en est peu à peu arrivé à croire que les systèmes actuels peuvent presque tout voir de ce qui se passe sur terre. Combien de fois a-t-on lu qu’il est devenu possible de lire à partir de l’espace les titres d’un journal? Cela n’a pas été vrai. Par mauvais temps, les satellites d’observation et d’identification qui ne percent pas les couches nuageuses, n’obtiennent que des résultats médiocres.

Quant aux satellites thermiques ou radars, ils n’ont qu’une précision très moyenne, sans commune mesure avec l’optique de jour, à peine capables de différencier un avion gros porteur d’une simple bâche étendue sur le sol.

Face à cette armada, l’Irak est parvenu à tromper les alliés, du moins dans les premiers jours après le déclenchement de la guerre, mais cette fois-ci, avec une armée qui se gonfle au sèche-cheveux; ce sont des chars en caoutchouc, des baudruches de 80 kilos gonflables, plus vraies que nature, des avions en bois ou en résine, missiles factices, mannequins soldats, fausses pistes de lancement... le tout pouvant être camouflé en quelques minutes par des hectares de filets.

La force des firmes qui fabriquent ces leurres, consiste dans le fait d’avoir adapté leurs "baudruches" aux nouvelles technologies. Leurs "AMX 155" et leurs "T 72" non seulement empruntent le volume, les dimensions, la couleur et la silhouette des vrais chars, mais surtout, ils sont dotés d’une armature métallique (une sorte de mire) destinée à renvoyer à l’adversaire un écho radar identique à celui d’un véritable char. Ils sont également équipés d’un groupe électrogène, qui alimente des résistances électriques installées sur les fausses chenilles et à la hauteur du pot d’échappement. Ils dégagent ainsi les mêmes sources de chaleur et le même rayonnement que leurs "grands frères". Ce que les militaires appellent la "signature thermique" d’un engin capable de tromper les systèmes d’information et de repérage les plus sensibles. Mais, alors qu’un AMX 155 pèse de 15 à 20 tonnes, son jumeau en caoutchouc ne dépasse pas 80 kilos. Plié dans un sac, muni de trois valves, il se gonfle en dix minutes, à l’aide d’un sèche-cheveux branché sur une batterie de voiture! Et s’il crève, une simple rustine suffit pour le mettre d’aplomb. Un char AMX mesure environ 10 mètres de longueur sur patron, les différentes parties en caoutchouc sont vulcanisées afin d’améliorer leur résistance, posées sur un gabarit en bois représentant le char grandeur nature.

Il n’est donc pas étonnant que les Alliés, qui ont eu le temps depuis le début du conflit de repérer leurs cibles, n’ont à l’inverse, pu constater les dégâts de leurs raids avec exactitude durant les combats. D’où l’impression de flou! Déjà pendant la guerre des Malouines, les Britanniques s’étaient vantés d’avoir détruit l’aérodrome de Port-Stanley, mais ils n’avaient pas pu, à cause du brouillard, vérifier le fait. Ils découvrirent à leur dépens, quelques jours plus tard, que la piste argentine était à nouveau opérationnelle. Même cas de figure au Tchad, lorsque les Français bombardèrent Ouaddi-Doum avec les bombes Durandal, la piste fut réaménagée en moins de vingt-quatre heures.

Face à ces multiples aléas, l’utilisation de bons vieux commandos et d’espions solitaires reste donc proclamée. Si l’on croit aux experts, 70% du renseignement militaire provient aujourd’hui de l’observation spatiale, 20% de la presse spécialisée et 10% des moyens classiques. L’oeil humain reste quand même indispensable...

Dans cette guerre, les Américains n’ont pas failli à la règle, même s’ils semblent avoir trop compté sur les possibilités des techniques modernes. Les commandos américains; les "Lurps" (éclaireurs des Rangers), les Bérets Verts et Delta Force étaient profondément entrés à l’intérieur des lignes irakiennes: Deux à trois mille paras commandos avaient été ainsi héliportés par les fameux Black-Hawk (peints en noir et équipés d’un système extraordinaire de réduction du bruit de leurs pales) au-delà des lignes, pour repérer et attaquer les PC de communications radio, enfouir dans le sable de petites balises afin de faciliter la tâche de l’aviation alliée, marquer par laser des cibles destinées aux chasseurs et jalonner les pistes que les chars devraient suivre de manière précise pour éviter les champs de mines. D’autres largués avec leur "buggies" avaient pour mission de saboter le réseau de communications fibres optiques entre Bagdad et le front...

Parallèlement à ces infiltrations, des centaines de commandos américains, les "Seals" de la Navy, Britanniques SBS (Special Boat Service) et Français du CEOM (Centre d’Entraînement aux Opérations Maritimes) avaient pu inspecter, mètre par mètre, la cité koweitienne en s’avançant au plus près de la plage et en filmant fortifications et défenses avec des appareils photos très sophistiqués. Ils avaient fini par estimer dans leurs rapports que la côte koweïtienne était trop difficile à attaquer par la mer. Les SAS (Special Air Service), et, dès le déclenchement de l’offensive aérienne, s’étaient lancés dans la chasse aux rampes des missiles Scud, pour les repérer et passer leurs positions aux chasseurs-bombardiers.

Du côté des Français, des dizaines de marsouins s’étaient infiltrés par groupe de trois ou quatre en Jeep, jusqu’à 250 km environ à l’intérieur des lignes irakiennes (seule bavure: les trois éléments du 13e RDP pris en novembre par les Irakiens à la frontière Irako-Saoudienne, lors d’un retour de mission en Jeep) transmettant par téléphone relié par satellite, des informations concernant les réseaux de fortifications, alors que d’autres chuteurs opérationnels, étaient largués avec masques à oxygène au-dessus de l’Irak entre 6000 et 8000 mètres d’altitude, et arrivaient en silence radio et grâce à une panoplie électronique à se grouper, espionner, saboter, guider le tir des bombardiers sur des cibles déterminées... Ainsi, en toute discrétion, ils avaient réussi à vivre enterrés, à quelques dizaines de mètres des QG irakiens...

Trois jours avant l’attaque terrestre, des hélicos alliés, peints avec les couleurs et les insignes de l’armée irakienne avaient effectué des sorties de reconnaissance au-dessus du Koweït pour pouvoir perfectionner de près certains détails nécessaires à la manoeuvre terrestre.

Se sont-ils contentés de ces seules "Special Ops’"?

"En matière de renseignement, rien ne peut remplacer l’homme". C’est, ce que révélait un ancien as d’un service de renseignement occidental au lendemain des premiers jours de bombardement du Koweït et de l’Irak...

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